Considérons un électron de masse $m$ et de charge $-e$ soumis à l’attraction coulombienne d’un proton. L’interaction est décrite par le potentiel électrostatique :
\[ V(r) = -\frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0 r} \]Ce potentiel décroît comme $1/r$. C’est cette dépendance qui va être à l’origine de la structure particulière des niveaux d’énergie.
Pour comprendre l’origine du $1/n^2$, on peut repartir du modèle semi-classique de Bohr. Bien que ce modèle soit antérieur à la mécanique quantique moderne, il donne exactement la bonne dépendance énergétique.
Supposons que l’électron décrive une orbite circulaire de rayon $r$ et de vitesse $v$.
La force d’attraction coulombienne fournit la force centripète nécessaire au mouvement circulaire uniforme :
\[ \frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0 r^2} = \frac{m v^2}{r} \]On peut simplifier par $r$, ce qui donne :
\[ \frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0 r} = m v^2 \]Cette relation exprime l’équilibre mécanique de l’orbite.
Le moment cinétique orbital de l’électron vaut :
\[ L = m v r \]Bohr postule que ce moment cinétique est quantifié :
\[ L = n\hbar \quad\text{avec}\quad n = 1,2,3,\dots \]On peut donc écrire :
\[ m v r = n\hbar \]d’où
\[ v = \frac{n\hbar}{m r} \]Nous allons maintenant injecter cette expression dans l’équation d’équilibre dynamique.
Nous avons trouvé plus haut :
\[ m v^2 = \frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0 r} \]En remplaçant $v$ par $\frac{n\hbar}{m r}$, on obtient :
\[ m \left( \frac{n\hbar}{m r} \right)^2 = \frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0 r} \]Développons le membre de gauche :
\[ m \frac{n^2 \hbar^2}{m^2 r^2} = \frac{n^2 \hbar^2}{m r^2} \]Donc :
\[ \frac{n^2 \hbar^2}{m r^2} = \frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0 r} \]Multiplions par $r^2$ :
\[ \frac{n^2 \hbar^2}{m} = \frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0} r \]Nous obtenons finalement :
\[ r_n = \frac{4\pi\varepsilon_0 \hbar^2}{m e^2} \, n^2 \]Conclusion fondamentale :
\[ r_n \propto n^2 \]Les orbites autorisées deviennent de plus en plus grandes comme $n^2$.
L’énergie totale de l’électron est la somme de l’énergie cinétique et de l’énergie potentielle :
\[ E = K + V \]L’énergie cinétique vaut :
\[ K = \frac{1}{2} m v^2 \]Mais nous savons que :
\[ m v^2 = \frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0 r} \]Donc :
\[ K = \frac{1}{2} \frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0 r} \]L’énergie potentielle vaut :
\[ V = -\frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0 r} \]Ainsi :
\[ E = \frac{1}{2} \frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0 r} - \frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0 r} = -\frac{1}{2} \frac{e^2}{4\pi\varepsilon_0 r} \]C’est un résultat général pour une orbite liée dans un potentiel en $1/r$ : l’énergie totale est égale à la moitié de l’énergie potentielle avec un signe négatif.
Nous avons trouvé :
\[ r_n \propto n^2 \]Donc :
\[ E_n \propto -\frac{1}{r_n} \]et par conséquent :
\[ E_n \propto -\frac{1}{n^2} \]En insérant les constantes exactes, on obtient :
\[ E_n = \frac{m e^4}{2(4\pi\varepsilon_0)^2 \hbar^2} \frac{1}{n^2} = -\frac{13{,}6\ \text{eV}}{n^2} \]La non-équidistance des niveaux vient directement de la loi en $1/r$.
Lorsque $n$ augmente :
Les niveaux se resserrent vers l’ionisation.
Si le potentiel avait été quadratique $V \propto r^2$, on aurait obtenu des niveaux équidistants. Mais la loi de Coulomb change totalement la structure.
La chaîne logique complète est la suivante :
La loi de Coulomb impose une force en $1/r^2$.
L’équilibre dynamique impose une relation entre vitesse et rayon.
La quantification du moment cinétique impose $r_n \propto n^2$.
L’énergie étant proportionnelle à $1/r$, on obtient $E_n \propto -1/n^2$.
La non-équidistance n’est donc pas un détail mathématique :
elle est une conséquence directe de la forme du potentiel électrostatique.
En mécanique classique, le moment cinétique d’une particule est défini par
\[ \vec L = \vec r \times \vec p \]où
Ce n’est pas une énergie.
C’est une grandeur dynamique associée à la rotation.
Son unité est :
\[ [\mathrm{moment \ cinétique}] = \mathrm{kg·m}^2/\mathrm{s} \]alors que l’énergie est en joules :
\[ [\mathrm{énergie}] = \mathrm{kg·m}^2/\mathrm{s}^2 \]On voit bien qu’il manque un facteur $1/\text{s}$. Donc ce sont des grandeurs différentes.
Considérons une particule en mouvement circulaire de rayon $r$.
Son énergie cinétique vaut :
\[ E = \frac{1}{2} m v^2 \]Or le moment cinétique vaut :
\[ L = m v r \]Donc :
\[ v = \frac{L}{m r} \]En remplaçant dans l’énergie :
\[ E = \frac{1}{2} m \left(\frac{L}{m r}\right)^2 = \frac{L^2}{2 m r^2} \]Voilà le point crucial : dans un problème de rotation, l’énergie dépend de $L^2$.
Donc si on quantifie $L$, on quantifie automatiquement l’énergie.
Dans le modèle de l’atome d’Niels Bohr (1913), l’électron tourne autour du noyau.
Classiquement, rien n’empêche :
Mais expérimentalement, les spectres atomiques sont discrets.
Bohr postule alors :
\[ L = n \hbar \]avec $n = 1,2,3...$
Il ne quantifie pas l’énergie directement.
Il quantifie le moment cinétique.
Pourquoi ?
Parce que :
Et cela reproduit exactement les raies observées.
Historiquement : non.
C’était un postulat ad hoc.
Ce qui est vraiment fondamental, ce n’est pas la quantification de $L$, mais la quantification de l’action.
Planck avait déjà introduit :
\[ E = h \nu \]puis Albert Einstein en 1905 généralise.
Plus tard, de Broglie comprend que :
\[ \lambda = \frac{h}{p} \] Si l’onde électronique doit former une onde stationnaire sur l’orbite : \[ 2\pi r = n \lambda \]on obtient automatiquement :
\[ L = n \hbar \]Donc la quantification du moment cinétique découle en réalité de la nature ondulatoire.
En mécanique quantique moderne :
Ce n’est donc pas une hypothèse arbitraire : cela découle de la structure mathématique des rotations.
Parce que :
Donc on ne quantifie pas le moment cinétique parce que c’est une énergie.
On le quantifie parce que :
Autrement dit, quel que soit le niveau considéré, l’écart énergétique est constant. C’est une propriété tout à fait remarquable, et spécifique au potentiel harmonique.
Pour bien comprendre cette régularité, on peut représenter l’énergie sur un axe vertical. Chaque trait horizontal correspond à un niveau autorisé.
Figure — Niveaux d’énergie de l’oscillateur harmonique quantique. Les traits horizontaux représentent les valeurs permises de l’énergie $E_n = (n+\tfrac{1}{2})\hbar\omega$. Les niveaux sont régulièrement espacés d’une quantité constante $\hbar\omega$, ce qui traduit la quantification en quanta d’énergie identiques. La fréquence propre $\omega$ de l’oscillateur est fixée par le système et ne dépend pas du nombre quantique $n$.
Figure — Niveaux d’énergie de l’oscillateur harmonique quantique. Les courbes ondulées souvent représentées à l’intérieur du potentiel ne correspondent pas à l’oscillation mécanique classique de la particule, mais aux fonctions d’onde stationnaires $ \psi_n(x) $, solutions de l’équation de Schrödinger. Leur structure spatiale devient plus oscillante lorsque $n$ augmente (le nombre de nœuds croît avec $n$), mais cela n’implique aucune variation de la fréquence propre de l’oscillateur. Le niveau fondamental possède une énergie non nulle $E_0 = \tfrac{1}{2}\hbar\omega$, appelée énergie du point zéro, conséquence du principe d’incertitude.
Oscillateur harmonique
Sur ce type de schéma :
Le potentiel harmonique apparaît comme une parabole ouverte vers le haut. À l’intérieur, on trace des lignes horizontales représentant les valeurs possibles de l’énergie.
On constate immédiatement trois choses essentielles.
Premièrement, les niveaux ne forment pas un continuum : il n’y a pas d’énergie possible entre deux traits. Deuxièmement, l’écart vertical entre deux niveaux successifs est constant. Troisièmement, le niveau le plus bas n’est pas au fond exact du puits : il existe une énergie minimale non nulle.
La régularité vient de la structure mathématique du hamiltonien quadratique. Lorsque l’on introduit les opérateurs dits de création et d’annihilation, on montre que :
\[ \hat{H} = \hbar\omega\left(\hat{a}^\dagger \hat{a} + \frac{1}{2}\right). \]L’opérateur $\hat{a}^\dagger$ augmente le nombre quantique $n$ d’une unité, tandis que $\hat{a}$ le diminue d’une unité. Chaque application de $\hat{a}^\dagger$ ajoute exactement une énergie $\hbar \omega$.
On peut alors visualiser les niveaux comme les marches d’une échelle parfaitement régulière :
\[ E_0 = \frac{1}{2}\hbar\omega \] \[ E_1 = \frac{3}{2}\hbar\omega \] \[ E_2 = \frac{5}{2}\hbar\omega \] \[ E_3 = \frac{7}{2}\hbar\omega \]Chaque “marche” est séparée de la suivante par la même hauteur $\hbar \omega$.
Dans le cas d’un mode électromagnétique de fréquence $\nu$, on a $\omega = 2\pi\nu$, et donc
\[ E_n = \left(n + \frac{1}{2}\right) h\nu. \]Passer de $n$ à $n+1$ revient à ajouter un quantum d’énergie $h\nu$. Il n’existe aucun état intermédiaire.
Sur le schéma, cela correspond exactement à monter d’un cran sur l’échelle énergétique. Peu importe que l’on parte de $n=0$ ou de $n=10$ : le saut vertical reste identique.
Cette propriété contraste fortement avec d’autres systèmes quantiques, comme l’atome d’hydrogène, où les niveaux ne sont pas équidistants. L’oscillateur harmonique est donc un cas exceptionnellement simple et fondamental.
Un point important visible sur la figure est que le premier niveau $E_0$ ne se situe pas à l’énergie nulle du potentiel.
Même au minimum de la parabole, l’énergie vaut :
\[ E_0 = \frac{1}{2}\hbar\omega. \]Graphiquement, cela signifie que le premier trait horizontal est situé au-dessus du fond du puits.
Physiquement, cela provient du principe d’incertitude : on ne peut pas avoir simultanément position et quantité de mouvement nulles. L’oscillateur ne peut donc jamais être parfaitement immobile.
Le schéma des niveaux montre clairement que l’oscillateur harmonique quantique possède une structure en “échelle régulière”. Chaque niveau est séparé du suivant par un intervalle constant $\hbar\omega$.
Cette régularité explique pourquoi, dans la théorie du rayonnement, les échanges d’énergie entre matière et champ électromagnétique se font par paquets d’énergie bien définis $h\nu$.
La quantification ne modifie pas seulement la valeur de l’énergie : elle impose une architecture discrète et régulière à l’espace des états accessibles. C’est cette structure en marches équidistantes qui constitue le cœur mathématique de l’oscillateur harmonique quantique.