Les benmoréites correspondent à des laves fortement différenciées, avec un indice de différenciation compris entre 70 et 90. Autrement dit, ce sont des magmas qui ont déjà subi une longue histoire de cristallisation fractionnée, d’enrichissement en alcalins et en silice, et d’interactions avec les volatils. À ce stade, le magma n’est plus basaltique ni même hawaiitique : il est à l’interface entre les laves intermédiaires alcalines et les termes franchement trachytiques ou phonolitiques.
Un point fondamental souligné par la notice est que, comme les mugéarites, les benmoréites se répartissent en deux lignées parallèles :
Cette dualité n’est pas un détail classificatoire : elle reflète des différences subtiles mais décisives dans la composition de la source, le degré de fusion initial, la pression de cristallisation et la gestion des alcalins et de la silice au cours de l’évolution magmatique.
Phonolites mésocrates ($\Phi^m$) sur la feuille de Bourg-Lastic
Dans la série sous-saturée, les benmoréites prennent l’aspect de phonolites mésocrates. Leur débit en lauzes, leur texture et leur minéralogie leur donnent déjà l’allure de véritables phonolites, tout en conservant une parenté évidente avec les ordanchites qu’elles accompagnent fréquemment sur le terrain. Elles appartiennent exclusivement à la deuxième phase de construction du Mont-Dore, marquée par un volcanisme alcalin riche et volumineux.
Le lithotype du Puy du Pré de Prétio illustre bien cette transition : la roche est grisâtre, à patine claire, et contient d’abondants phénocristaux de sanidine et de plagioclase, témoignant d’un magma déjà très riche en alcalins. La présence locale de faciès vitreux ou ignimbritiques, associés à la mise en place de dômes, rappelle que ces magmas évolués sont aussi riches en volatils, capables de générer des phases explosives et des dépôts pyroclastiques soudés.
Ces phonolites mésocrates constituent donc l’avant-garde de la différenciation alcaline, juste avant l’apparition des phonolites leucocrates proprement dites.
Dans la série saturée, les benmoréites correspondent aux sancyites, roches emblématiques du sud du Mont-Dore. Longtemps regroupées sous le terme de *trachy-andésites*, elles occupent une position intermédiaire entre les doréites et les trachytes plus évolués.
La notice montre bien que les sancyites ne forment pas un groupe homogène, mais un continuum de compositions et de textures, traduisant l’évolution progressive des magmas.
Certaines sancyites, comme le type So, conservent encore des phénocristaux d’olivine très magnésienne, associés à la salite, à la sanidine et à des plagioclases sodiques. Ces roches sont interprétées comme des termes de transition, proches des doréites, et leur richesse en enclaves de doréite est un argument fort en faveur de mélanges magmatiques entre liquides de compositions contrastées.
À l’autre extrême, les sancyites hololeucocrates (Shb-s) représentent l’aboutissement de la différenciation : ce sont des roches claires, pauvres en minéraux ferromagnésiens, dominées par la sanidine, l’oligoclase et la biotite. La présence abondante de tridymite et de cristobalite interstitielles signale un magma devenu légèrement sursaturé en silice, au point que l’excès de SiO₂ ne peut plus être intégré dans les feldspaths.
Sancyites ($S_b$) sur la feuille de Bourg-Lastic
Un fil conducteur essentiel de ce texte est le rôle de la sanidine. Sa présence ou son absence en phénocristaux permet de distinguer des générations et des contextes de mise en place différents. Les sancyites sans sanidine visible, comme le type Sb, montrent que ce feldspath alcalin peut cristalliser tardivement, en gaines autour des plagioclases ou en microlites dans la pâte, traduisant une cristallisation à plus faible profondeur ou plus rapide.
Ces sancyites Sb, souvent mises en place sous forme de dykes, dômes ou dômes-coulées, témoignent d’un volcanisme plus intrusif et plus visqueux, typique des stades avancés de l’édifice. Le fait que certaines apparaissent encore au troisième cycle du Mont-Dore (par exemple au Capucin) montre que ces magmas différenciés ont continué à être produits tardivement.
Au final, ce long passage sur les benmoréites n’est pas qu’un inventaire pétrographique. Il raconte comment, au Mont-Dore, des magmas alcalins issus du manteau ont évolué progressivement, se sont différenciés, parfois mélangés, et ont donné naissance à une grande diversité de laves intermédiaires. Les benmoréites, qu’elles soient sous-saturées ou saturées, occupent une position stratégique : elles enregistrent le basculement vers les magmas les plus évolués, ceux qui construiront les dômes, les intrusions tardives et les édifices emblématiques de la fin de l’activité volcanique.