Les ordanchites : les mugéarites sous-saturées du Mont-Dore
Extrait de la carte géologique (feuille de Bourg-Lastic). Les ordanchites sont représentées en vert.
×
Extrait de la notice
1. Position générale et intérêt volcanologique
Les ordanchites sont des roches volcaniques alcalines sous-saturées en silice, décrites dès la fin du XIXᵉ siècle par Alfred Lacroix, et nommées d’après la Banne d’Ordanche, site de référence.
Dans le diagramme TAS, les mugéarites correspondent essentiellement aux trachyandésites basaltiques, mais le terme mugéarite apporte une information génétique absente du TAS.
Les ordanchites constituent un ensemble clé de la 2ᵉ phase de construction du massif du Mont-Dore, vers ~2,6–2,4 Ma, et témoignent :
- d’une différenciation avancée de magmas alcalins,
- de conditions riches en alcalins et en volatils,
- de l’existence de réservoirs magmatiques intermédiaires.
Elles représentent un stade évolué de la série alcaline sous-saturée, intermédiaire entre :
hawaiites → mugéarites sous-saturées (ordanchites) → benmoréites → phonolites
2. Répartition spatiale : une organisation structurale forte
Les ordanchites sont abondantes sur le flanc nord du Mont-Dore, où elles affleurent sous forme de coulées et de dykes.
Trois grands secteurs de concentration :
- la planèze Banne d’Ordanche – Laqueuille,
- le massif de l’Aiguiller,
- les coulées de part et d’autre de la vallée d’Orcival.
Cette distribution souligne le rôle de zones de fractures durables, servant de drains magmatiques au cours de la 2ᵉ phase volcanique.
3. Pourquoi parler de « mugéarites sous-saturées » ?
Mugéarite
- roche alcaline évoluée, plus différenciée qu’une hawaiite, enrichie en alcalins et feldspaths.
Sous-saturation en silice
- présence de feldspathoïdes (haüyne, analcime), indiquant un déficit en SiO₂ par rapport à un assemblage feldspathique « normal ».
Les ordanchites sont donc :
- évoluées,
- alcalines,
- sous-saturées,
ce qui en fait d’excellents marqueurs pétrologiques.
4. Typologie pétrographique des ordanchites
La notice distingue trois types, selon la nature des phénocristaux, qui reflètent des conditions physico-chimiques différentes dans le système magmatique.
4.1. Oo-p — Ordanchites à olivine et pyroxène (type Banne d’Ordanche)
Minéralogie phénocristalline
- Olivine très magnésienne (Fo85–82)
- Clinopyroxène titano-salite
- Titano-magnétite
- Plagioclase sodique (An40–30)
- Haüyne tardive, souvent squelettique
Caractère remarquable
- Haüyne instable dans la pâte → remplacée par analcime
- Textures squelettiques → croissance rapide, magma riche en alcalins
Ces roches traduisent une différenciation encore modérée, avec une signature alcaline déjà affirmée.
4.2. Oa — Ordanchites à pyroxène et amphibole (type Bois-Grands)
Minéralogie
- Clinopyroxène titano-salite
- Amphibole brune (kaersutite)
- Plagioclase plus tardif (An44–32)
- Haüyne abondante, bleu clair
- Dans la pâte : anorthose + analcime
Point fondamental : l’amphibole
- Kaersutite = minéral hydraté
- Stable en profondeur (dykes)
- Déstabilisée dans les coulées par dégazage et décompression
Cela montre que :
- la texture et la minéralogie enregistrent le passage du magma d’un réservoir profond à la surface.
Les ordanchites à amphibole sont un excellent indicateur du rôle des volatils dans le magmatisme du Mont-Dore.
4.3. Oo — Ordanchites évoluées sans haüyne (transition vers les benmoréites)
Minéralogie
- Clinopyroxène, amphibole résorbée
- Plagioclase
- Analcime abondante
- Haüyne rare ou absente
Texture
- La pâte présente une texture microgrenue, avec des cristaux submillimétriques (≈ 0,1–0,3 mm), indiquant une cristallisation prolongée à faible profondeur.
Cette texture suggère :
- un refroidissement plus lent,
- une stagnation prolongée du magma,
- une évolution chimique avancée.
Ces roches sont :
- les plus évoluées des mugéarites sous-saturées,
- et assurent la transition vers les benmoréites, puis les phonolites.
5. Enseignements majeurs pour l’histoire du Mont-Dore
Les ordanchites montrent que, durant la 2ᵉ phase du volcanisme :
1. Le système magmatique était :
- alcalin,
- riche en volatils,
- structuré en réservoirs multiples.
2. La différenciation s’est faite :
- par cristallisation fractionnée,
- avec un rôle majeur de la pression, de l’eau et du temps de séjour.
3. Les variations minéralogiques traduisent :
- la profondeur d’émission (dykes vs coulées),
- la dynamique de dégazage,
- l’évolution progressive vers des magmas phonolitiques.
6. Message clé
Les ordanchites ne sont pas de simples “laves intermédiaires” : ce sont des archives pétrologiques fines qui enregistrent la différenciation, le dégazage et l’organisation profonde du système volcanique du Mont-Dore.
Dans les ordanchites, les pyroxènes cristallisent généralement avant les plagioclases, ou au minimum en même temps, mais le plagioclase est retardé par rapport aux séries subalcalines classiques.
Pourquoi cet ordre est logique dans les ordanchites
1. Contexte magmatique des ordanchites
Les ordanchites sont :
- alcalines,
- sous-saturées en silice,
- riches en alcalins et en volatils,
- différenciées à pression modérée à élevée.
Ces conditions favorisent :
- la stabilité précoce des clinopyroxènes,
- le retard de saturation du plagioclase.
2. Rôle clé de la pression
À pression relativement élevée :
- le plagioclase est moins stable,
- le clinopyroxène cristallise facilement.
Résultat : le pyroxène apparaît avant le plagioclase.
C’est l’inverse de ce que l’on observe dans les basaltes tholéiitiques superficiels où le plagioclase cristallise très tôt.
3. Rôle des alcalins et de la sous-saturation
Dans un magma alcalin sous-saturé :
- les alcalins (Na, K) sont élevés,
- la silice est déficitaire,
- la composition du liquide est défavorable à la cristallisation précoce du plagioclase calcique.
Le liquide préfère cristalliser :
- clinopyroxène,
- oxydes Fe-Ti,
- parfois olivine, avant d’atteindre la saturation en plagioclase.
4. Ce que dit la notice
Dans les ordanchites de la Banne d’Ordanche :
- pyroxènes (titano-salites) précoces,
- plagioclases plus sodiques (An40–30) et tardifs,
- amphibole parfois présente, indiquant un magma hydraté.
Cela correspond exactement à une cristallisation à pression modérée, dans un magma alcalin évolué.
5. Schéma simplifié de l’ordre de cristallisation
Pour une ordanchite typique :
- Titano-magnétite
- Clinopyroxène (titano-salite / augite)
- Olivine (si présente)
- Amphibole (si H₂O élevée)
- Plagioclase sodique (labrador → andésine)
- Feldspaths alcalins / feldspathoïdes (haüyne, analcime)
Le point clé est la position tardive du plagioclase.
6. Comparaison pédagogique
|
Série | Minéral précoce | Plagioclase |
|
Tholéiitique | Plagioclase | Très précoce |
|
Calco-alcaline | Plagioclase + amphibole | Précoce |
|
Alcaline (ordanchites) | Clinopyroxène | Tardif |
7. Phrase clé à retenir
Dans les ordanchites, la cristallisation débute par les pyroxènes. Le plagioclase est retardé par la pression, l’alcalinité et la sous-saturation en silice.